La contestation sociale est susceptible de changer le visage d’Israël

par mazaltop

Israël vit à l’heure d’une vive contestation sociale, due aux profondes disparités économiques.

Nostalgique d’une époque révolue, d’une époque héroïque, qui a vu la naissance de l’État d’Israël, quand le pays en gestation se voulait un havre de fraternité, Amos Oz, sans doute le plus grand écrivain de la littérature hébraïque moderne, se lamentait récemment en public de « la perte des valeurs socialistes ». Toutefois il voyait dans le récent mouvement contestataire « une raison d’espérer ».

L’écrivain en venait à dégager un lien entre les gens de sa génération, qui s’étaient attelés à bâtir une société plus juste à travers l’expérience du kibboutz, et les aspirations des jeunes contestataires, qui veulent établir une société basée sur l’entraide et la solidarité. D’ailleurs, disait-il, le spectacle de ces villages de tentes qui défient le pouvoir, établis un peu partout dans le pays, où se côtoient anciens socialistes et jeunes d’aujourd’hui, « réjouit le cœur ».

Une richesse nationale mal partagée

Paradoxe de plus dans un pays toujours aussi paradoxal : c’est la santé, la robustesse, de l’économie israélienne qui est à l’origine du mouvement de contestation actuel. Alors que certains pays européens, notamment la Grèce, l’Espagne, l’Irlande, ont laissé beaucoup de plumes à l’issue de la récente crise économique et mis en ébullition et jeté dans la rue des foules soucieuses de conserver leur niveau de vie antérieur, Israël, en revanche, s’en est sorti sans une égratignure.

L’industrie high-tech a placé Israël dans le peloton de tête des pays industrialisés. Cependant, il s’avère que la richesse nationale est à ce point mal partagée que des pans entiers de la population vivent au seuil de la pauvreté.

« Roulés dans la farine »

Par contre, certains secteurs socioprofessionnels ont profité au maximum de l’essor économique. Il suffit de se promener à Tel-Aviv pour se rendre compte combien la métropole israélienne respire la prospérité.

Quant aux laissés-pour-compte de la société de consommation, ils sont plus que jamais exaspérés de se rendre compte combien, en fin de mois, leur porte-monnaie sonne le vide. Ce sont eux qui expriment chaque jour leur mécontentement. Ce sont eux qui rejettent le modèle de société de la droite au pouvoir qui, disent-ils, privilégie les nantis.

Ainsi, bien que la gratuité de l’enseignement primaire soit assurée par la loi, il n’en reste pas moins que l’achat de livres scolaires de deux enfants avant la rentrée peut facilement dépasser les 1500 shekels (300 euros) et amputer le budget des familles déjà dans le besoin.

Face à la flambée des prix, en particulier dans l’immobilier et l’alimentation, le ras-le-bol des jeunes a eu l’effet d’un chien dans un jeu de quilles. Les réactions se sont propagées à tous les niveaux de la société. Il fallait voir le Premier ministre Benjamin Netanyahou s’adresser aux journalistes pour découvrir dans son regard fixe l’anxiété. Son visage montrait combien les enjeux de la contestation peuvent ébranler le pouvoir politique.

Mères célibataires, étudiants, soldats démobilisés, jeunes couples, chômeurs ont écouté Benjamin Netanyahou à la radio avec le sentiment, disaient-ils, qu’on essaie encore de les « rouler dans la farine ».

Netanyahou a promis monts et merveilles, et surtout assuré « comprendre leur colère ». En vue de stabiliser le marché immobilier, le Premier ministre laisse entrevoir quelques avantages fiscaux aux propriétaires de bureaux disposés à les transformer en petites unités de logement. Il encourage la construction d’immeubles à caractère social et fait entrevoir des baisses de prix drastiques des terrains à bâtir.

Mais Netanyahou n’est toujours pas parvenu à convaincre : hier, ils étaient encore deux cent mille manifestants dans les rues, pour réclamer la « justice sociale ».

Pourtant, le Premier ministre n’a pas ménagé ses efforts, mais la réputation de thatchérisme qui lui colle aux guêtres semble plus forte que tout. L’homme est connu pour être un partisan convaincu du libéralisme. Il en a fait une clause de son programme électoral. Dans ces conditions, ses promesses sont perçues comme de la démagogie. « Elles ont essentiellement un but électoraliste », disent des étudiants qui campent dans un village de tentes.

Netanyahou s’est aussi engagé à tordre le cou de la bureaucratie, en vue de faire avancer ses programmes sociaux dans l’immobilier. Un engagement qui lui sera difficile de respecter, en raison des structures vieillottes de l’administration. Selon un sondage d’opinion du quotidien indépendant Haaretz, 87 % des Israéliens soutiennent le mouvement de contestation. En revanche, seulement 32 % disent se ranger derrière Netanyahou. Ils étaient 51 % en mai dernier.

Le Likoud menacé

La chute de popularité du Premier ministre est prise très au sérieux dans son entourage. À tel point que de proches collaborateurs l’ont incité à ajourner un voyage officiel en Pologne pour être sur le pont, face à la tempête de revendications qui secoue le pays.

« La grogne de l’opinion publique, écrivent les commentateurs, risque de faire perdre le pouvoir au Likoud. » Les amis politiques de Netanyahou en sont conscients. Ils s’efforcent malgré tout de passer le cap. L’agitation sociale — sur fond de grèves des médecins et des infirmières — s’articule autour d’un boom économique sans précédent, qui, par contrecoup, a profondément creusé les disparités sociales.

Les organisateurs des manifestations de mal-logés se refusent, disent-ils, à tout compromis, à baisser la garde. Ce sont souvent des étudiants, qui se présentent comme le fer de lance de la contestation. En fait, seule la puissante centrale syndicale Histadrout — autre paradoxe — est en mesure de jouer un rôle de médiateur, en contraignant le gouvernement, comme les contestataires, à accepter des solutions médianes.

Serge Rabinovici, pour « l’alsace.fr »

Comme en Espagne, les jeunes Israéliens sont le fer de lance de la contestation. AFP/Menahem Kahana
Guysen News

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