Vers le retour de la polygamie ? | Jonah Mandel

par mazaltop

Restaurer la polygamie au sein du judaïsme orthodoxe : telle est la mission que s’est donnée une nouvelle organisation, Habaït Hayehoudi Hashalem. Et peu importe que cette pratique ne s’inscrive pas dans la norme de la loi juive contemporaine, ou que l’Etat l’interdise. Elle apporterait une solution juive au trop grand nombre de femmes célibataires, à la menace démographique présentée par la population arabe et à la tentation masculine d’aller chercher des relations extraconjugales.

Va-t-on vers un retour aux temps bibliques ?

C’est un petit encart dans Shabbat Beshabato, une publication distribuée dans les synagogues de tout le pays et qui, outre la parasha de la semaine, aborde des problèmes contemporains, qui a lancé le pavé dans la mare. On y citait un paragraphe tiré du traité Yabi’a Omer, signé du grand rabbin sépharade Ovadia Yossef et qui stipulait : c’est une erreur pour les non-Ashkénazes de se conformer à l’intransigeant Rabbeinou Gershom, selon lequel un homme n’a pas le droit d’épouser plus d’une femme. Il y a environ 1 000 ans, Rabbeinou Gershom de Mayence, en Allemagne, avait publié des réformes retentissantes sur une variété de sujets relatifs à la vie juive ; et transgresser ces nouvelles lois, c’était s’exposer à l’excommunication. La plus célèbre de ces interdictions était sans doute d’être marié à plus d’une femme à la fois. Une pratique pourtant courante aux temps bibliques.

Pour l’auteur de l’encart paru dans Shabbat Beshabato, Rabbi Yehezkel Sopher : aucun problème juridique dans cette initiative. « Il ne s’agit pas des laïcs, qui doivent bien sûr respecter la loi du pays, mais des religieux. Si quelqu’un souhaite prendre une deuxième épouse, la Torah ne s’y oppose pas », explique-t-il. « Nous nous comportons selon le Shoulkhan Aroukh, nous nous conformons à ses règles. »

Pour ce qui est des menaces d’excommunication, même pour les Ashkénazes, qui étaient censés respecter les lois de Rabbeinou Gershom, « la règle est caduque depuis des centaines d’années, puisqu’elle devait cesser de s’appliquer dès la fin du cinquième millénaire selon le calendrier juif, soit il y a environ 700 ans », ajoute-t-il.

La monogamie ? Rien de juif…

Si on lui fait remarquer que le rabbinat d’Israël s’oppose à la polygamie, et même à la bigamie, Sopher rétorque que cela n’a rien d’étonnant, vu que le grand rabbinat reçoit son salaire de l’Etat. « En public, il est obligé d’être contre, mais allez discuter en privé avec ses membres : ils vous diront tous que cette pratique est permise. »

Sopher n’a qu’une seule épouse, mais il a déjà donné son accord à une deuxième femme. Interrogé sur les motifs qui l’ont poussé à rendre la question publique justement maintenant, et dans une publication du principal courant national-religieux, il répond : « Nous voulions que cela fasse écho dans le public. Nous travaillons là-dessus depuis deux ans et nous en parlons dans nos propres publications, mais nous voulions porter le problème à un plus large public. C’est un cri lancé à tous ceux qui craignent Dieu. Au lieu de voir des Arabes épouser les femmes juives, autant que ce soient des Juifs. Et puis, c’est aussi une bonne solution pour les femmes qui n’ont jamais pu se marier, pour les veuves et pour les divorcées. »
Pour Sopher, la notion de monogamie n’a rien d’intrinsèquement juif. « La polygamie est tout à fait acceptable dans notre religion. C’est une coercition religieuse exercée par les responsables juifs sous l’influence du catholicisme qui empêche 15 % des femmes dans la période fertile de leur existence de se marier », affirme-t-il. « C’est cruel et toute la nation juive en souffre. Nous estimons que la fertilité nationale pourrait augmenter d’au moins 10 %. Et puis, c’est une discrimination, puisque l’Etat ferme les yeux sur les pratiques des Bédouins, qui ont souvent plusieurs épouses. Mais si un Juif s’avise de les imiter, on le jette en prison ! Or, une loi appliquée de manière discriminatoire n’a pas à être respectée ! » conclut-il.

Dans son encart, Sopher stipule qu’un tribunal rabbinique planche actuellement sur la question. A sa tête : le rabbin Dov Stein de Jérusalem, qui est aussi secrétaire du projet de Sanhedrin naissant.

Les femmes : plutôt pour

Pour Stein, l’initiative de Habaït Hayehoudi Hashalem n’enfreint pas les lois de l’Etat. « On peut très bien épouser une deuxième femme », affirme-t-il, « tout comme les laïcs ont trouvé le moyen de se marier à Chypre pour faire ensuite reconnaître leur mariage ici. De la même façon, certains rabbins ont trouvé le moyen de permettre la polygamie : nous ne sommes pas en train de pousser une partie de la population au crime ! Il y a toujours des failles dans les lois et nous pouvons les trouver. »

A entendre Stein, beaucoup de femmes sont favorables à cette réforme. « Elles appellent à faire changer la loi, elles expriment leurs protestations parce qu’elles n’ont pas toutes la possibilité de créer une famille et d’avoir un avenir. Elles sont malheureuses. » L’encart a été publié juste avant Shabbat. Et le dimanche après-midi, près de 100 personnes avaient déjà téléphoné pour exprimer leur intérêt. « Il y a des femmes qui l’approuvent, mais qui ne peuvent pas faire grand-chose. Et par ailleurs, si une femme n’est pas d’accord, elle doit de toute façon savoir que son mari n’est pas sa propriété et qu’aucune loi ne lui interdit d’avoir une liaison extraconjugale. »

« Un signe de déséquilibre et de folie »

Mais l’initiative de Habayit Hayehoudi Hashalem n’a pas reçu que des acclamations. De hauts membres du Grand Rabbinat s’y sont violemment opposés, arguant que c’était une perversion du judaïsme seulement motivée par la concupiscence. « C’est un signe de déséquilibre et de folie », affirme le rabbin Yaacov Bezalel Harrar, chef du bureau du Grand Rabbin sépharade Shlomo Amar.
Quant à l’adjudication d’Ovadia Yossef citée dans l’encart, « elle a été prise hors de son contexte. La validité de la punition sous forme d’excommunication exprimée par Rabbeinou Gershom a peut-être expiré, mais cela ne signifie pas pour autant que la polygamie soit permise », explique Harrar, tout en faisant remarquer que, dans Even Haezer, la section qui traite du sujet dans l’équivalent sépharade du Shoulkhan Aroukh, le Tour, il est écrit qu’une interdiction de la bigamie est souhaitable.

« Aucun rabbin ne permettrait une telle chose », reprend-il. « C’est une vilainie méprisable. Je suis encore moins gêné par les relations homosexuelles que par l’idée qu’un homme puisse avoir deux femmes. Dans un scénario homosexuel, deux personnes décident d’un commun accord de vivre à leur façon. Ici, c’est une seule personne qui place deux femmes en conflit. »

« Je ne vois vraiment là que de la concupiscence de la part de ces hommes », conclut-il. Harrar a du mal à croire que des femmes soient à l’origine d’une telle idée, sous prétexte qu’elles ne pourraient pas se marier et avoir des enfants sans cette loi. Il doute aussi qu’il s’agisse d’un mouvement qui a le vent en poupe. « Si c’est le cas, cela mérite toutes les condamnations possibles ! » s’indigne-t-il.

Eviter les drames au sein du foyer

Ratzon Aroussi, grand rabbin de Kiryat Ono, préside le comité des mariages du Conseil du grand rabbinat. Selon lui, il est vrai que, dans la Torah, un homme a le droit d’épouser plus d’une femme. « En revanche, il serait faux de croire qu’avant l’interdiction édictée par Rabbeinou Gershom, le phénomène était très répandu. » Il fait remarquer qu’au Yémen, où l’interdiction n’a jamais eu cours, les hommes prenaient rarement plus d’une épouse. Ils ne le faisaient que dans des cas extrêmes comme l’infertilité. Et dans l’Israël d’aujourd’hui, un tribunal rabbinique n’autoriserait jamais un homme yéménite à se marier une deuxième fois, même sur l’insistance de sa première épouse.
« Ne croyez pas que les tribunaux rabbiniques ne soient pas très scrupuleux quand il s’agit d’éviter les drames au sein du foyer », poursuit Aroussi. L’un des rares contextes dans lesquels une deuxième épouse pourrait être autorisée : si la première est dans le coma, un état qui rend le divorce impossible selon la loi juive. « Et même dans ce cas, les rabbins s’assureraient que tous les droits de la première épouse soient préservés pour le cas où elle sortirait du coma. »

Aroussi craint qu’un tel phénomène augmente le nombre de mariages et de divorces déréglementés en Israël, ce qui provoquerait de graves problèmes en matière d’ascendance. « Gare à ceux qui s’emparent de la loi et créent des faits accomplis en contournant le rabbinat avec des mariages privés, sans l’aval du rabbinat et des grands rabbins. Ils ne résolvent pas de problèmes, ils en créent ! En enregistrant chaque mariage en Israël, nous pouvons exercer un contrôle, c’est-à-dire nous assurer qu’il n’y a pas de mamzerim [des personnes qui n’ont pas le droit de se marier d’après la Halakha] qui se marient avec des non-mamzerim. Pourrions-nous exercer ce contrôle si les gens commencent à se marier sans consulter personne ? Et comment serions-nous sûrs que les divorces de ces personnes-là seraient conformes à la loi juive ? Nous avons affaire ici à une étroitesse d’esprit qui est inadmissible », affirme Aroussi. « Il existe un débat halakhique interne sur le sujet, mais ces gens-là ne doivent pas tromper le public en lui faisant croire que, malgré l’interdiction édictée par Rabbeinou Gershom, n’importe quel Juif a le droit d’épouser toutes les femmes qu’il veut ! »

Toujours est-il que le comité présidé par Aroussi examinera la question lors de sa prochaine session.

Jonah Mandel

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source : Jerusalem Post

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