Sophia Aram : « Recevoir Le Pen, c’était solder son compte » Par Chloé Leprince | Rue89 | 27/03/2011 | 15H09

par mazaltop

La chronique que Sophia Aram, humoriste sur France Inter, a consacré cette semaine aux « gros cons » d’électeurs du FN continue de faire débat. Marine Le Pen a annoncé qu’elle saisirait le CSA, on dit aussi qu’une plainte pourrait être déposée. Et Guy Carlier, ex-d’Inter, de taxer Aram de « petite conne » en mal de buzz sur Europe 1 dans la foulée.

C’est justement une de ses chroniques sur Le Pen qui m’avait décidée à la rencontrer, quatre jours avant le premier tour des cantonales.

Ou plutôt, une double chronique : Le Pen, père et fille. La fille d’abord, invitée en novembre 2010 à la matinale d’Inter. L’humoriste y sert un billet deux fois par semaine depuis la rentrée. Ce jour-là, elle tricote une chronique (trop) modérément assassine. (Voir la vidéo de sa chronique avec Marine Le Pen)

Avec du recul, elle dit : « Je savais qu’on la reverrait. » Mais je me souviens avoir moins ri qu’à l’entendre un autre matin susurrer d’une voix volontairement niaise « mon Brice, le récidiviste » à deux mètres d’Hortefeux qui venait d’être condamné pour la deuxième fois. Ou souri autant qu’à l’entendre étriller la créativité (ou pas) des pubs radio.

« Des trucs sexuels avec du cochon »

Pour Le Pen-père, changement de tessiture chez la brune. Musique de « Rocky » à l’entame sur le coup de 8h55 ce 10 janvier 2011, elle dit qu’elle a eu l’impression de solder son compte, « ambiance fin de carrière » : « On ne serait plus jamais obligés de l’inviter. » (Voir la vidéo de sa chronique avec Jean-Marie Le Pen)

 

Ce jour-là, Sophia Aram s’adresse à Le Pen « au nom de tous ceux qui ont eu à souffrir de vos invectives, vos insultes ».

Ça paraît tout bête, mais ça fait sursauter quand on entend cela dans le poste ; parce qu’il n’y a jamais eu un journaliste arabe, juif ou gay, pour dire un jour au Le Pen de « Durafour-crématoire » (« plaisanterie » de 1988 sur le nom du ministre radical), patron d’une extrême-droite qui appelait Anne Sinclair « la pulpeuse charcutière casher » (François Brigneau), qu’il avait grandi avec ses insultes ?

Look urbain discrètement raffiné, bague Dior à petit diamant et blouson en cuir cintré, elle dit pourtant qu’à 37 ans, elle n’a jamais été personnellement attaquée. Jusqu’à cette chronique sur Le Pen, justement : depuis, elle reçoit lettres d’insulte et menaces de mort. Et aussi « des trucs sexuels avec du cochon ».

Son fils, ado, a un prénom hébreu qui tourne en boucle sur les sites fachos. Depuis, elle évite de parler de lui en interview.

Un mémoire sur la compromission sexuelle au Maroc

Pour solder son compte à Le Pen-père, Sophia Aram a tapé au physique et à la vieillesse. Epargné ni le borgne ni ses 83 ans. Le Pen avait quitté le studio furieux. Mais Le Pen n’est pas DSK ou Besson, qui avaient valu à Stéphane Guillon d’être débarqué de la même case sur Inter.

Elle jure qu’elle ne songe jamais à la polémique née de l’éviction de son prédécesseur, rappelle qu’elle a démarré sur l’antenne au « Fou du roi ». Explique sans trop la ramener que, pour elle, écrire un truc drôle sur la catastrophe au Japon est infiniment plus difficile. Ce matin-là, la rédaction d’Inter a d’ailleurs décidé, avec elle, de trapper la case humour :

« C’était difficile d’être la première à en rire. »

Chez Stéphane Bern, les chroniques ont trait aux invités. Beaucoup moins à l’actualité. Le travail d’écriture n’est pas le même, mais Sophia Aram, qui ne décroche plus vraiment des news, y trouve son compte.

Parce qu’elle envisageait le journalisme, elle a fait une maîtrise d’anthropologie avec un mémoire sur « les lieux de compromission sexuelle au Maroc » et une licence d’arabe.

Camarade de fac de Boillon, l’ambassadeur-fils de Khadafi

En langues orientales, elle avait pour congénère Boris Boillon, le nouvel ambassadeur en Tunisie qui a récemment revendiqué une tendresse même pas coupable, quasi filiale, pour Khadafi. Mais surtout « des tas de fils d’immigrés ».

Elle qui a appelé sa société de production d’un nom exotique qui fait un peu faire la moue mais se plaint qu’on lui parle cornes de gazelles (« C’est pas un peu sec, en fait ? ») au bout de quelques phrases quand on la rencontre.

Elle a grandi en français et en darija, le dialecte marocain. A Trappes, dans une HLM, comme le rappellent tous les articles qui lui sont consacrés.

Juste après, la presse exhibe souvent la carrière de deux de ses soeurs, exemples un peu clichés de la réussite germée en banlieue. En paratexte, une petite musique qui nous indique qu’on serait censés s’étonner. Elle préfère en sourire :

« Les choses sont quand même plus simples pour les filles issues de l’immigration, que pour les garçons. On fait moins peur, on est moins stigmatisées. »

Elle a fait la Marche des beurs sur les épaules de son oncle, n’a aucun coup de griffe contre SOS Racisme contrairement à pas mal de gens de sa génération. Mais elle n’épargne pas Ni Putes Ni Soumises :

« L’association a été créée dans le contexte très précis, dramatique, de la mort de Sohane. Depuis, je ne supporte pas la victimisation. On s’en est expliqué, j’ai refusé de jouer à leur gala début 2011. »

Si Trappes est une étape décisive, c’est parce que Jamel Debbouze, avec qui, adolescente, elle s’est frottée au théâtre d’improvisation et qu’elle a perdu de vue depuis longtemps, lui a permis de rencontrer Nagui.

« Présenter des bêtisiers de bébés qui font des prouts »

Elle tente de percer à la télé, finit par prendre le bottin pour appeler Endemol. Leur dit qu’elle veut travailler avec Arthur – « Je n’étais ni complexée ni exubérante : j’avais besoin de travailler et j’avais gagné des concours en impro. »

Arthur et « Les Enfants de la télé » seront « un déclic ». On sent que ce n’est pas plus mal que « présenter des bêtisiers de bébés qui font des prouts » n’ait duré qu’un temps. Un peu loin de « La Cité des femmes », le film de Federico Fellini que sa soeur aînée lui avait fait découvrir – « Je lui dois l’ouverture à la culture, le goût du cinéma. » On comprend qu’elle a un peu arrêté Fellini, depuis. Qu’elle aime toujours Mastroianni, aussi.

C’est parce qu’elle avait eu le sentiment de « s’enfermer dans un truc » qu’elle s’est mise à écrire ses one-woman show, à près de 30 ans. Avant cela, elle dit qu’elle était « comédienne comme d’autres sont footballeurs le dimanche ». Elle ne pensait pas en faire son métier :

« Saltimbanque, ce n’était pas facile à imaginer, je n’avais pas de filet, mes parents n’allaient pas me sponsoriser. »

Chroniques ou spectacles, elle écrit ses textes avec son compagnon, Benoît Cambillard. Chez eux, en général. Le duo est devenu trio avec Gilles Marliac, « un ami qui travaille depuis longtemps à la télé et qui nous apporte le regard extérieur dont on avait besoin, Benoît et moi étant globalement d’accord ». Souvent, elle trouve l’angle et c’est Benoît qui se fend du premier jet. Viennent ensuite les allers-retours par mail, Gilles qui leur apporte « la légèreté dont on peut manquer ».

Parfois, ils empruntent une vanne croisée sur le statut Facebook d’un ami. La comparaison entre l’ambassadeur Boillon et Mickaël Vendetta a eu un grand succès sur le Net. Pas radine en Copyright, elle raconte facilement que l’idée n’est pas d’elle. Mais de Caroline Fourest. Juste avant de passer à l’antenne, elle lui avait envoyé un petit texto pour s’autoriser à lui emprunter la métaphore.

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